Thomas Cole, La Destruction, 1836

Thomas Cole, Destruction, 1836

IV. La Destruction

Anticiper les risques, pas les subir

Erreurs plausibles, transformations du travail et prévention collective.

L’IA modifie les tâches, les rythmes, l’autonomie, les collectifs et parfois la surveillance. La prévention doit commencer avant le déploiement, avec les salariés et le SPST.
En 30 secondes

Les repères essentiels

  • L’enjeu prioritaire est organisationnel et psychosocial : l’IA peut modifier simultanément l’intensité, l’autonomie, les relations, les conflits de valeurs, l’insécurité et les exigences émotionnelles.
  • La médecine du travail doit être sollicitée en amont afin d’analyser les effets prévisibles sur le travail réel et d’organiser le suivi après déploiement.
  • Les erreurs plausibles, la confidentialité et la dépendance aux outils restent des risques techniques importants, à traiter dans un second niveau de prévention.
Cadre établiÉmergentAnalyse
Sur cette page
  1. Les repères essentiels
  2. IA, santé au travail et risques psychosociaux
  3. Comment l’IA agit sur les facteurs de RPS
  4. Pourquoi solliciter la médecine du travail en amont
  5. Autres mécanismes d’exposition
  6. Hallucinations et erreurs plausibles
  7. Prévenir les hallucinations dans un SPST
RPS & IA

Intelligence artificielle, santé au travail et risques psychosociaux

Du point de vue de la santé au travail, l'intelligence artificielle doit être considérée avant tout comme une transformation du travail réel. Elle modifie déjà, selon les usages, les expositions professionnelles, les marges de manœuvre, les rythmes, les collectifs et le rapport subjectif au métier.

Pourquoi la grille de Gollac est particulièrement pertinente

La grille des risques psychosociaux constitue une entrée solide pour analyser les effets de l'IA, car celle-ci peut agir simultanément sur les six dimensions du rapport Gollac : intensité et temps de travail, exigences émotionnelles, autonomie, rapports sociaux, conflits de valeurs et insécurité de la situation de travail.

Elle ne se limite pas à introduire de nouveaux outils dans l'organisation. Elle peut transformer les conditions mêmes dans lesquelles le travail est réalisé, prescrit, évalué et reconnu.

Lorsqu'elle est utilisée comme outil de production — assistant rédactionnel, copilote métier, outil de synthèse, aide au codage — l'IA peut soutenir l'activité et réduire certaines tâches répétitives. Mais elle peut aussi accélérer le rythme : les temps de respiration cognitive se réduisent, les délais se raccourcissent, les standards de productivité augmentent, tandis que le temps nécessaire à la vérification reste souvent peu visible.

Article de référence

Broutin C. Les grands modèles de langage et les nouveaux enjeux psychosociaux au travail : un défi pour la santé au travail.

Archives des Maladies Professionnelles et de l'Environnement, 86, 2025, 102877.

L'article propose précisément d'analyser l'introduction des LLMs en entreprise au regard du rapport Gollac, avec un focus sur l'intensification, la charge cognitive, la déqualification, l'isolement et l'insécurité.

Lire l'article
Six dimensions à explorer

Comment l'IA peut agir sur les facteurs de RPS

Les effets ne sont pas automatiques. Ils dépendent du type d'outil, du pouvoir qu'on lui donne, du degré de choix laissé au salarié, de la qualité de la formation et de la place accordée au travail réel dans le projet de déploiement.

1. Intensité

Accélération du travail

Les gains théoriques liés à l'IA peuvent être convertis en objectifs concrets : plus de dossiers, plus de messages, plus de livrables, des délais plus courts. Le temps de vérification des productions IA doit être reconnu comme du temps de travail réel.

2. Exigences émotionnelles

Expliquer une décision que l'on ne maîtrise pas

Le salarié peut devoir justifier auprès d'un client, patient, usager ou collègue une décision soutenue par un système opaque. Cette position augmente la tension émotionnelle, surtout lorsque la responsabilité finale reste humaine.

3. Autonomie

Outil capacitant ou outil prescriptif

L'IA peut augmenter l'autonomie lorsqu'elle laisse le salarié décider. Elle la réduit lorsqu'elle prescrit l'activité, classe les priorités, impose une procédure ou transforme le professionnel en simple superviseur d'une production algorithmique.

4. Rapports sociaux

Affaiblissement du collectif

Le copilote peut remplacer une partie du tutorat informel, des échanges entre pairs ou du rôle du management intermédiaire. Le risque n'est pas seulement l'isolement physique, mais la perte de soutien social et de reconnaissance dans l'activité.

5. Conflits de valeurs

Ne plus reconnaître la qualité de son travail

Des conflits de valeurs apparaissent lorsque le professionnel ne reconnaît plus la qualité de ce qu'il produit, ne peut plus garantir pleinement ce qu'il signe ou a le sentiment d'exécuter une logique contraire aux règles du métier.

6. Insécurité

Emploi, compétences et identité professionnelle

L'insécurité concerne la perte d'emploi, mais aussi l'évolution du contenu du métier : crainte d'être remplacé, dévalorisation de l'expertise, obsolescence des compétences, mobilité imposée ou dépendance croissante à un outil mal compris.

Prévention en amont

Pourquoi solliciter la médecine du travail avant le déploiement

Le rôle de la médecine du travail n'est pas de valider l'opportunité technologique du projet. Il est d'objectiver ses effets possibles sur l'activité réelle et la santé des salariés, puis d'aider l'entreprise à intégrer ces effets dans une démarche de prévention.

Avant projet

Identifier les usages

Décrire l'outil, les tâches transformées, les populations concernées, le caractère choisi ou imposé de l'usage, les données utilisées, les décisions affectées et les situations dans lesquelles le salarié peut s'écarter de la recommandation du système.

Analyse du travail

Caractériser les expositions

Évaluer l'intensification possible, la charge de vérification, l'évolution de l'autonomie, la compréhension des décisions, l'impact sur les collectifs, les risques de surveillance et les situations de responsabilité floue.

Déploiement

Suivre les signaux faibles

Surveiller absentéisme, présentéisme, tensions d'équipe, erreurs, perte de sens, difficultés de prise en main, sentiment de contrôle, surcharge cognitive et trajectoires de désinsertion professionnelle.

Gouvernance

Alerter et ajuster

Inscrire les risques dans le DUERP, prévoir des modalités de dialogue social, documenter les limites de l'outil, former les utilisateurs, reconnaître le temps de vérification et maintenir des espaces collectifs d'échange sur la qualité du travail.

Mis à jour : juillet 2026 Version 3.0 — risques IA & travail réel Article Archives MP — DOI
Trois familles de risques

Un même outil, plusieurs mécanismes d'exposition

Les risques ne viennent pas seulement du modèle. Ils dépendent de la tâche confiée, du niveau de supervision humaine, des données utilisées, du contexte réglementaire, du pouvoir donné au système et de la manière dont l'organisation convertit les gains d'efficacité attendus en objectifs de travail.

Risque technique

Hallucinations et erreurs confiantes

Un LLM peut produire une réponse fausse, mais formulée avec assurance. Le risque est majeur lorsque la réponse concerne une règle juridique, une donnée médicale, une valeur limite d'exposition, une conduite à tenir ou une source scientifique.

Point clé : une réponse bien écrite n'est pas une preuve de fiabilité.
Risque organisationnel

Risques psychosociaux

L'IA peut intensifier les rythmes, réduire l'autonomie, modifier les rapports sociaux, créer des conflits de valeurs et accroître l'insécurité de l'emploi ou du contenu même du métier. La grille de Gollac offre ici un cadre d'analyse robuste.

Source clé : Broutin C., Archives des Maladies Professionnelles et de l'Environnement, 2025.
Risque de gouvernance

Surveillance et données sensibles

Lorsque l'IA attribue des tâches, mesure la performance, surveille l'activité ou infère des états émotionnels, elle change la relation de pouvoir dans le travail. Le sujet devient à la fois éthique, juridique, organisationnel et médical.

Cadre : RGPD, AI Act, doctrine CNIL, dialogue social et prévention primaire.
Hallucinations

Le risque central : une erreur plausible, fluide et difficile à repérer

Une hallucination n'est pas une simple maladresse de rédaction. C'est une affirmation factuellement fausse, souvent formulée dans une langue correcte, avec un ton d'autorité. En santé au travail, ce risque est amplifié par la technicité du droit français, les spécificités réglementaires, les tableaux de maladies professionnelles et les situations médico-légales rares.

Ce que c'est

Le modèle génère la suite de texte la plus probable au regard de son entraînement, du prompt et du contexte disponible. Il ne vérifie pas spontanément le réel. Il peut donc produire une réponse cohérente sur la forme, mais fausse sur le fond.

Les hallucinations peuvent concerner une source inventée, un article de loi mal attribué, une valeur réglementaire périmée, une recommandation clinique trop générale, une transposition de règles étrangères au contexte français ou une justification apparemment logique mais non démontrée.

Pourquoi c'est dangereux

La forme même de la réponse réduit la vigilance : le style est fluide, les termes sont crédibles, la structure est persuasive. L'utilisateur peut confondre qualité rédactionnelle et exactitude.

Le risque est maximal quand l'IA est utilisée pour gagner du temps sur des tâches où la vérification est longue, comme la veille réglementaire, la rédaction de notes, l'aide au raisonnement médico-légal ou l'analyse de situations complexes.

Types d'erreurs

1. Invention de sources

Le modèle peut citer un article, une circulaire, une recommandation ou une étude qui n'existe pas, ou mélanger plusieurs références réelles. C'est fréquent lorsque l'utilisateur demande des citations sans fournir de corpus fiable.

Types d'erreurs

2. Faux raisonnement juridique

Le modèle peut appliquer une règle vraie dans un autre contexte : droit commun au lieu du Code du travail, médecine de soins au lieu de médecine du travail, droit étranger au lieu du droit français, ancienne version d'un texte.

Types d'erreurs

3. Surconfiance clinique

Le modèle peut formuler une conduite à tenir trop directive, alors qu'il manque le poste réel, les expositions, les antécédents, les contraintes de l'entreprise ou les éléments du dossier médical. La réponse devient alors plus précise que les données disponibles ne le permettent.

Facteurs favorisants

4. Questions rares ou spécialisées

Les hallucinations augmentent lorsque la question porte sur un domaine peu présent dans les données d'entraînement : tableaux de maladies professionnelles, VLEP, inaptitude, secret médical, suivi individuel renforcé, jurisprudence récente.

Facteurs favorisants

5. Prompts trop longs ou ambigus

Un prompt très long, contradictoire ou mal hiérarchisé peut dégrader le raisonnement. Le modèle peut perdre de vue l'objectif principal, négliger une contrainte ou répondre à une partie seulement de la demande.

Prévention

6. Vérification organisée

La réduction du risque repose sur un corpus source fiable, une demande explicite de citation, une vérification humaine, une traçabilité des versions, des tests sur cas réels anonymisés et une règle simple : pas d'usage autonome pour une décision sensible.

Lecture pratique

Comment prévenir les hallucinations dans un SPST ?

Le bon niveau de sécurité dépend de la tâche. Une reformulation de texte public n'appelle pas les mêmes garde-fous qu'une préconisation médicale, une note juridique ou une analyse de données issues du dossier de santé au travail.

1
Définir le périmètre : aide documentaire, relecture, synthèse ou décision assistée.
2
Fournir les sources : textes officiels, recommandations, documents internes validés.
3
Exiger la vérifiabilité : liens, références, niveau d'incertitude, limites de la réponse.
4
Maintenir la décision humaine : validation par un professionnel compétent avant diffusion.

Dimensions spécifiques à l'IA

Opacité. Le salarié peut utiliser ou subir un système dont il ne connaît ni les critères précis, ni la logique de décision.

Charge de supervision. Les productions probabilistes imposent une vigilance continue : vérifier, corriger, douter, arbitrer.

Calibration de confiance. Il faut faire suffisamment confiance à l'outil pour l'utiliser efficacement, tout en gardant assez de distance critique pour détecter ses erreurs.

Érosion des compétences. La délégation durable d'une partie du raisonnement professionnel peut réduire les occasions d'apprendre, de pratiquer et de transmettre.

Quand l'IA devient outil de management

La vigilance doit être renforcée lorsque l'IA attribue des tâches, organise des plannings, mesure la performance, hiérarchise les priorités ou surveille l'activité.

L'évaluation peut devenir plus difficile à comprendre. Le salarié peut alors avoir le sentiment d'être jugé par un système dont il ne connaît pas les critères, ce qui peut réduire les marges de manœuvre et accroître le sentiment de contrôle.

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